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Voyelles de sang 

 

La canicule écrasait le mois d’août finissant. Des émeutes dans les quartiers nord de Marseille, des révoltes de prisonniers aux Beaumettes, une recrudescence de vol à l’arraché avaient épuisé tous les effectifs de police. C’est ainsi que Jean-Camille de la Fosse, jeune inspecteur de police, se retrouva à Lurs, promenade des évêques à contempler le corps disloqué d’un jeune homme au pied du quatrième oratoire, que Jean-Camille s’obstinerait à nommer stèle dans son rapport. La police scientifique avait bien fait quelques photos, mais tout indiquait une chute. Les oratoires bornent une petite colline et le taux important d’alcool retrouvé dans le sang du mort avait permis de clore définitivement le dossier. Jean-Camille aimait bien ce genre de conclusions. Les suicides ou pire les assassinats étaient source d’une invraisemblable quantité de paperasse, sans compter les heures passées à interroger des personnes qui le plus souvent ne savaient rien et qu’il fallait saluer de poignées de mains molles et moites essuyées à la hâte sur des tabliers ou des pantalons crasseux … enfin c’est ainsi qu’il s’imaginait les témoins.

 

Fils et petit-fils de policier, Jean-Camille ne se souvenait pas avoir eu à choisir son métier. Peu enclin au travail, artiste clandestin et médiocre, classer un suicide ou un meurtre en simple accident lui permettait de passer plus de temps dans son atelier à peindre de jeunes étudiantes qu’à défaut de son maigre salaire, la fortune de sa mère, héritière du plus grand vignoble de la région, lui permettait de s’offrir. On était en 2011.

 

Un an plus tard, le maire du village appelait Jean-Camille.

- Un autre

- Un autre quoi?

- Un autre mort

- Où ça?

- Au pied du huitième oratoire.

 

L’été était calme. La police se tournait les pouces. Pas de voitures incendiées, plus d’émeutes aux Beaumettes depuis que la nouvelle ministre de la Justice avec jeté dehors les courtes peines au grand effroi de la droite, ratatinée par deux défaites électorales. Plus de vol à l’arraché, plus personne ne se promenant avec ses bijoux en or. Même le milieu marseillais semblait atteint de léthargie. C’est donc avec le commissaire Daumas, son chef, que Jean-Camille refit le voyage à Lurs.

 

- Alors Camille, ça m’a tout l’air d’un serial killer.

- Jean-Camille, commissaire.

- Jean-Camille, mon cul. T’as ajouté ce prénom pour faire moins gonzesse.

 

Ce n’était pas faux, même si habituellement le commissaire parlait un français châtié, plein de subjonctif jusqu’à l’imparfait. Camille avait ajouté Jean. À quatre ans, pendant une fête de village, il avait subi des heures durant les assauts d’une fille de son âge. Elle avait jeté ses lunettes et l’avait entraîne dans une danse sauvage pendant laquelle elle lui avait broyé les mains, l’avait tiré, poussé et embrassé partout. Il s’était laisser faire, cherchant à chaque tour les yeux de sa mère qui, plutôt que de lui venir en aide, souriait bêtement devant le couple de jeunes danseurs. Aussi, dès qu’il en eut la possibilité, Jean-Camille se fit faire des verres de contacts, changeât son prénom et n’eut plus de rapports féminins qu’avec ses modèles dont il ne peignait jamais les visages.

 

- Mon cul, Camille. Mon cul! Tu t’es planté l’année dernière.

C’était l’expression favorite du commissaire. Innocent, mon cul! Coupable, mon cul!

- Un chute, mon cul!. Un joli petit meurtre par trente huit à l’ombre.

 

Les gendarmes les attendaient à l’entrée de vieille ville, sagement assis sur le banc des fainéants entre une vigne deux fois centenaires et le portail de la place du monument. La promenade des évêques comportait quinze oratoires et menait à la chapelle Notre-Dame de la Vie. Pour l’occasion, les gendarmes avait barré l’allée en tendant entre deux micocouliers une bande de plastique jaune que, respectueusement, on souleva à leur passage. Au pied du huitième oratoire gisait une jeune fille dont aucun papier ne trahissait l’identité. Le cadavre se tenait droit, les mains plaquées au corps, les jambes allongées. La position des membres ne pouvaient être du à une chute. Il allait falloir rouvrir le dossier de l’année précédente et connaissant le commissaire, Jean-Camille pouvait rayer de son espace temporel _ c’est ainsi qu’il nommait son emploi du temps! _ ses séances de peinture. Il n’y avait pas d’hôtel à Lurs. Il faudrait dormir à Forcalquier ou à Manosque. Et en ces temps de crise et de restrictions budgétaires, ce serait un miracle d’avoir une chambre climatisée.

 

Nicolas Fintat dirigeait encore les Rencontres de Lure. Tous les ans à la même époque, une petite centaine de graphistes, typographes, calligraphes se réunissaient à la Chancellerie, une maison à plusieurs niveaux près du théâtre de verdure. On y parlait pleins et déliés, chasse et approche, fut et hampe, veuves et orphelins, empattement et hauteur d’œil, tout un vocabulaire totalement inconnu de Jean-Camille mais que le commissaire Daumas connaissait bien. Il avait passé son enfance dans l’imprimerie de son père qui, une fois par semaine, composait au plomb les épreuves de L’écho des Calanques, la feuille de choux locale.

 

Nicolas attendait le commissaire devant les ruines du château. Il avait reconnu la jeune fille. Elle était venue pour la première fois assister aux Rencontres. Il ne souvenait que de son prénom: Blanche. Daumas lui posa quelques questions en l’entraînant sur la terrasse qui surplombait la Durance et les bancaus où poussaient les oliviers. Les collines du plateau de Valensole se perdaient dans les brumes de chaleur. Ils commandèrent chacun un pastis Henri Bardouin. Jean-Camille ne tarda pas à les rejoindre. Il venait de récupérer à la poste du village un fac-similé du dossier du mort de l’année dernière. Le commissaire montra la photo à Nicolas qui reconnut aussitôt Dorian, un jeune typographe dont c’était aussi le premier été à Lurs.

 

Jean-Camille lisait le dossier.

- C’est idiot sans doute?

- Idiot, mon cul, coupa le commissaire.

- !!

- Continuez, mon bon Camille, continuez.

- Sur la photo de l’année dernière, on voit un mouchoir ou un chiffon noir qui dépasse de la poche. Et sur Blanche, on voit un chiffon blanc.

- Le fil d’Arthur!, coupa Nicolas.

 

Nicolas expliqua aux policiers le chemin des écritures. Cinq installations retracent la naissance et les cinq mille quatre cent ans de l’évolution de l’écriture. À l’entrée du village, une série de stèles érigées en spirale montre les divers systèmes d’écriture; plus loin une bibliothèque conservent les supports, puis la table de classification des caractères de Maximilien Vox, et près de la Chancellerie les couvertines.

- Et puis il y a le fil d’Arthur, continua Nicolas, en hommage au poème de Rimbaud, les Voyelles. Des carreaux scellés dans les rues de la ville, chacun gravé d’une lettre qui compose le nom des six couleurs du poème.

 

Le commissaire se leva et son verre à la main se mit à déclamer.

- A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles … Mais je ne sais plus la suite.

- C’est étrange. I y avait un bouquet de sureau près du corps de la jeune fille, intervint Jean-Camille. Et le sureau est une fleur ombellifère. Et c’était du sureau blanc.

- Je ne vous connaissais pas des talents d’horticulteur, mon bon Camille, rétorquât le commissaire.

 

Ces dernières phrases plongèrent Nicolas et les deux policiers dans un étrange silence. Chacun s’évertua à trouver une signification à tous ces signes. Des tissus dont les couleurs reprennent l’ordre du poème, un bouquet d’ombelles comme dans le vers associé au blanc; la jeune fille qui s’appelle Blanche. Mais Dorian? Le commissaire proposa de parcourir les rues de la ville. Ils franchirent le porche de la place du monument, passèrent devant l’église du XIIe dont, pour plus de majesté, on avait abaissé le sol. Les murs en calcaire coquillé s’effritaient par endroit. Le clocher à trois baies sonna quinze heures. Les façades souvent bûchées gardaient le souvenir de la Révolution Française qui effaça un siècle de domination religieuse dans ce village dont les évêques de Sisteron avaient fait leur résidence d’été. Le commissaire, Nicolas et Jean-Camille marchaient tête baissée suivant le fil d’Arthur. Les mots étaient écrit plusieurs fois. Les carreaux ne suivaient pas un itinéraire précis. Passage des Roses Trémières, le B était maculé de rouge. Impasse du Notaire, ils remarquèrent un A sur lequel on pouvait encore distinguer quelques taches de la même couleur.

 

- Du sang? demanda Nicolas.

- Non, plutôt de la peinture, coupa le commissaire.

 

Ils arpentèrent tout le village sans trouver d’autres lettres souillées. Leurs pas les emportèrent jusqu’à la Chancellerie où Nicolas espérait trouver dans les archives les noms de famille. Sur la couvertine, le H, dans l’anagramme d’approche, encore un mot de typographe, était lui aussi rempli de peinture, blanche cette fois.

 

- H, la lettre qui manque à E B L A N C pour faire Blanche, dit Nicolas.

- Et ici, le D de bourdon.

- L’insecte?, tenta Jean-Camille.

- Non, une expression de typographe. C’est quand on oublie une lettre dans un mot, répliqua le commissaire se souvenant de son père imprimeur qui répétait tout le temps: «Gaffe au bourdon, sinon je vous pète les couilles» en référence à une phrase publiée au début du siècle précédent dans le journal officiel «Quel que soit leur calibre, les coquilles doivent être propres et exemptes de duvet au moment d’être exposées à l’étalage.» phrase dans laquelle le q de coquilles avait été omis.

- Il reste un peu de peinture noire dans le D, poursuivit Nicolas.

- A N O I R plus le D égal D O R I A N, s’écria le jeune inspecteur.

- Et bien, Camille, l’intelligence semble vous être revenue, railla le commissaire.

- D est la quatrième de l’alphabet et Dorian est mort devant le quatrième oratoire. H la huitième lettre et Blanche est morte devant le huitième oratoire, dit Nicolas soudain effondré que la typographie soit devenue assassine.

 

Aucun autre indice ne permit de retrouver le coupable. Le maire dissuada Nicolas de vendre la Chancellerie et de dissoudre les Rencontres de Lures. Il pria le commissaire de ne pas ébruiter les meurtres de peur de voir revenir les cohortes de journalistes et les adeptes du tourisme morbide qui avaient envahis le village au moment de l’affaire Dominici.

 

Le poème de Rimbaud continuait avec le rouge.

«I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;»

 

- I R O U G E, soupira le commissaire cherchant un prénom dans toutes les variantes de ces six lettres.

 

Lurs / 2018