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Visite 

 

Enfin il fait beau. Le printemps a passé sans lilas. Il flotte dans le ciel des nuages que rosis le soleil couchant. Je suis passé au tabac acheté mes petits cigares … tu ne savais pas que je fume. Des petits cigares qui empestent le bureau et provoque une inévitable et quotidienne remarque de B. Oui, je suis marié. Il y a longtemps déjà. Des enfants? Oui, non les siens, pas ensemble. Comment est-elle? Un peu plus jeune que moi. Non elle n’est pas avec moi aujourd’hui. Quel âge? Qui, moi? Déjà 63. Je ressemble de plus en plus à Paul. Ça m’effraie un peu. Est-ce que je pourrais être plus poli? Mais ce n’est pas de toi que je parle. Ma tête, elle rétrécit, se fripe. C’est pour cela que je te dis que lui ressemble. C’est vrai que tu ne l’a pas connu vieux. Quel âge avait-il? Quand de ton temps ou du sien. Du tien, il ne devait pas avoir encore de cheveux blancs. Mais je ne suis pas venu pour te parler de lui. Je suis venu pour parler avec toi. J’ai ouvert l’album de famille. Tu es sur presque toutes les photos, toutes si bien légendées de sa jolie écriture si lisible. Tout y est. Les dates, les lieux, nos prénoms. Nice, Cannes, Cancale, San Sébastien, Socoa, le Mont Saint-Michel, Chambord, Chenonceaux, la ferme du Talon, la rue de Donzy, Arcachon, la dune du Pyla… Mais à chaque fois que je croise ton visage, je ne te reconnais pas. Non, ce n’est pas cela. Je te reconnais mais je ne souviens pas de toi. Pas «en vrai». Tu comprends. C’est toi, et ce n’est pas toi. La coiffure, les robes, les lunettes de soleil, je sais que c’est toi, mais si je ferme les yeux, je ne vois plus rien. C’est comme un trou noir. Oui, le mot ne devait pas exister. C’est une expression d’astrophysicien pour décrire des endroits de l’univers où si, quelque chose s’y approche où s’y engouffre, il disparaît. Je regarde les photos et si je ferme les yeux, tout ce que j’ai vu a disparu dans le trou noir. C’est pour cela que je suis venu. Pour que mes souvenirs ressortent du trou noir, pour que ton visage me soit à nouveau familier, pour j’entende le son de ta voix, que je sente ton odeur. Tiens, il y a un vieux monsieur qui passe en regardant sa montre. Il ne m’a jamais vu. C’est vrai que je ne viens pas souvent. C’est peut-être le gardien et l’heure de la fermeture approche. Aide-moi, parce que…

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu cuisinais le cake hebdomadaire en bardant le moule d’enveloppes de plaques de beurre.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand nous prenions notre bain aux bains-douches municipales et que tu me savonnais la tête avec des berlingots Dop.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand je te surprenais dans la salle de bains les jambes et le visage tartinés de cire chaude que tu enlevais d’un coup sec.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu étais exaspérée par les cliquetis des clefs de ma grand-mère qu’elle tournaient dans sa poche debout dans la cuisine quand nous regardions la télévision.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu repassais en combinaison les jours de grande chaleur dans la chambre d’amis qui n’a jamais accueilli personne.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu faisais la sauce vinaigrette avec du jus de citron où quand tu préparais l’été les trempées au vin.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand vous avez ri tous les deux lorsque j’ai pris la main d’une inconnue devant les vitrines de Noël des Galeries Lafayette.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu cuisais le poulet dans un four à deux étages acheté au salon de Arts Ménagers et qu’on plaçait sur le réchaud à gaz.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu écaillais et vidais les poissons que nous pêchions dans la Loire ou dans l’étang du Bourdon.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand, à peine arrivé sur nos lieux de vacances, tu partais inspecter les toilettes.

Je ne me souviens pas de ton visage quand la télévision a été installée et nous allions dans le salon chaussé de patinettes pour ne pas abîmer le parquet.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu faisais la vaisselle, que papa l’essuyait et que mon frère et moi la rangions dans le placard de la cuisine.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand vous alliez au bal, sans jamais danser, restant sur la mezzanine qui entourait le parquet maculé de sciure devant l’accordéon d’Aimable ou d’André Verchuren.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand papa est venu nous chercher dans notre chambre le jour de la mort de Kennedy et avions eu droit, à titre exceptionnel, de regarder tard la télévision.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu me donnais propre et repassé mon maillot de football aux couleurs de l’équipe de Reims.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand tu me prenais sur le porte-bagage de ta bicyclette pour aller nous baigner dans la petite Loire.

 

Je ne me souviens pas de ton visage quand nous allions l’hiver à Paris, toi dans ton manteau de fourrure, nous le visage noirci des escarbilles de la locomotive à vapeur.

Je ne me souviens pas de ton visage quand nous étions rue du Bac, chez ta sœur dans ce minuscule deux pièces où ma tante, mon oncle et leurs cinq filles dormaient, dépliant et repliant chaque soir et chaque matin les lits.

 

Je ne souviens pas de ton visage quand tu nous embrassais le soir sans venir nous conter une histoire.

 

Mais…

 

Je me souviens du cri que tu as poussé si fort dans ton lit, que je suis entré dans votre chambre où n’allions jamais et que je t’ai vu raidie par la douleur.

 

Je me souviens de l’ami de mon père venu, un matin de septembre, nous annoncer que nous n’irions pas à l’école aujourd’hui.

 

Je me souviens de l’odeur de camphre qui empestait le mouchoir que ma grand-mère m’a appliqué sur le visage le jour de ton enterrement craignant que je m’évanouisse.

Je me souviens que la vie a bifurqué vers des destins inconnus sans que je le veuille.

 

Je me souviens de tout cela. Mais je ne me souviens pas de ton visage, ni du son de ta voix, ni de ton odeur, ni de la couleur de tes yeux.

 

Le vieux monsieur s’arrête à nouveau son regard pointé vers moi. Il tapote sa montre et m’indique la sortie. Il faut que je parte, le cimetière va fermer. Je t’aime.

 

La Cendreuse - 2013