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Un grand roman américain 

 

Dans son texto, Tyler avait dit qu’il ne pourrait pas être là à mon arrivée mais que je trouverais les clefs sous le paillasson de l’entrée de la cuisine. J’avais eu du mal à ouvrir la porte et le bip de l’alarme avait retentit avant que je franchisse le seuil. Quelques secondes le silence était revenu. La maison semblait neuve ou à tout le moins rénovée récemment. Une cave immense et vide servait d’abri les jours d’ouragan. Je comprenais pourquoi les maisons étaient en bois. Vite démolies, vite reconstruites. Une cabane en bois masquait une douche d’été à sur la terrasse sur laquelle trônait l’inévitable barbecue à gaz. Une autre cabane au fond du jardin est vide. Le lilas était encore en fleur et embaumait cette matinée de mai. Des lupins bordaient la cour au milieu d’autres plantes qui n’avaient pas survécus aux frimas de l’hiver et n’étaient plus que de tiges cassantes et sèches.

 

Il y avait bien un porte-drapeau vissé à la porte du garage, mais contrairement aux autres maisons qui bordaient elles-aussi un petit lac, aucun drapeau étoilé n’y flottait.

L’intérieur était banal. Une cuisine américaine, frigo Whirlpool, gazinière GE cinq feux, machine à laver Bosch et toute sorte d’ustensiles dont je n’aurai pas besoin. Un canapé recouvert d’un tissus à fleurs mauves et une vieille télévision à tube meublaient le salon. Le même tissus masquait les tringles à rideaux. Des ventilateurs équipaient chaque plafond. La maison comprenait plusieurs chambres au premier étage, mais aucune ne pouvait faire office de bureau ce qui fit retomber ma bonne humeur.

 

Deux jours plutôt j’embarquais à Roissy pour New-York. Je faisais des courses dans une supérette du treizième arrondissement de Paris avec Capucine, une fille au corps magnifique, d’une extrême blondeur mais au visage ingrat. Nous nous retrouvions le soir chez elle et ce jour là nous avions décidé de dîner à la maison. Nous nous étions séparés, chacun arpentant des rayons différents. J’avais déjà rempli mon panier, quand devant l’étalage de confitures, je me suis arrêté. J’ai tout posé par terre et je suis sorti. Je ne voulais pas de cette vie là. Capucine n’y était pour rien. Je peux même dire que l’aimais encore quand je me suis enfui. Je suis passé à mon appartement, ai rempli un sac de vêtements d’été, emballé ma vieille Underwood et pris le premier RER pour Roissy. C’est seulement à l’aéroport que j’ai repensé à Capucine. J’étais vraiment un salaud d’abandonner cette fille avec qui je sortais depuis plusieurs mois. M’avait-elle attendu, refaisant plusieurs fois le tour des rayons? A-t-elle payé mes courses? Est-elle partie abandonnant tout et s’excusant auprès de la caissière? Je ne me voyais pas vivre toute ma vie avec elle. Alors, partir aujourd’hui ou demain? Je n’avais même pas de remords.

 

Au comptoir de l’American Airline, j’ai acheté un aller-simple, plus cher que l’aller-retour que me proposais l’hôtesse. Drôle de monde, pensais-je. J’ai enregistré mes bagages et j’ai attendu, le portable éteint, l’heure de l’embarquement en faisant des réussites sur mon smartphone.

 

J’avais loué pour une nuit une chambre au coin de Fulton St et de Franklin St dans Brooklyn. Tony m’avait reçu et avait trouvé dommage que je ne reste pas plus longtemps à New-York. Le lendemain je suis cherché la voiture de location. On m’a refilé une vieille Corolla pourrie, les sièges troués de cigarettes. J’ai inspecté la Toyota avec Joe, le voiturier. Toutes les portières étaient abîmées, la calandre avant défoncée, un trou dans l’aile avant. Il fallait payer un supplément pour obtenir un GPS, mais j’ai laissé tomber. J’ai fini par trouver la sortie de Brooklyn vers Boston en passant par le quartier juif orthodoxe, les fenêtres entravées de barre de fer, les femmes en fichus pour cacher leurs cranes chauves, les hommes en costume sombre, schtreimel vissé sur la tête.

 

Après six heures de conduite, alternant embouteillage et longues portions d’autoroute entièrement vides, et un arrêt pour avaler un hot-dog offert par des boy-scout je suis enfin arrivé sur Baker Pound Road. Tyler avait rempli le frigo avec œufs, bacon, beurre, lait et jus d’orange. J’aurais préféré une bière et des tacos. Je me suis fait un café sans illusion sur ce que pouvait produit une cafetière MrCoffee made in China. J’ai fumé la première cigarette de la journée, scruté le ciel sans nuage qui donnait au lac une teinte de lagon caraïbe. Je suis allée cherché l’UnderWood, l’ai posé sur la table de la terrasse, engagé une feuille blanche et commencé à écrire ce qui sera un grand roman américain. Enfin, c’est comme ça que je voyais les choses.

Paris, 2015