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Le pot de l’oncle Fritz 

 

Le soleil avait pour habitude de se glisser par la même fenêtre que les chats. Ces derniers sautaient du coffre vers la gauche pour rejoindre leurs assiettes. Le soleil lui glissait vers la droite jusqu’au pied de la gazinière où à l’instant même, il me chauffait les pieds. Je « cuisinais ». J’étais seule dans la grande maison.

J’avais trouvé, glissé entre les livres de cuisine de ma grand-mère un petit carnet qui contenait une étrange recette.

 

Cette recette venait de Fritz, mon grand-oncle alsacien. Fritz était horloger à Bâle. En tant qu’horloger, la précision était sa devise. Fritz était gourmand et sa gourmandise lui demandait du temps. Or du temps il n’en avait pas. Les montres et les carillons lui avaient déjà tout pris. Il avait donc imaginé une recette qui nécessitait un long temps de réalisation, mais peu de temps de préparation. J’essayais de lire la recette mais plus j’avançais et plus les pages semblaient se multiplier. La recette qui, au début me paraissait précise, devenait de plus en plus obscure. Mais trop curieuse, je commençai sans savoir ou j’allais.

 

Fritz décrivait avec d’infinis détails le récipient. Un pot de grès gris de quinze centimètres de diamètre et de vingt-six centimètres de haut, orné de motifs bleus qui dessinaient des bouquets d’herbes. L’objet peu commun me rappela le pot qui se trouvait sur la cheminée de la salle à manger.

 

À l’aide d’un mètre de couturière je vérifiai que ce pot était bien la réplique exacte de celui décrit par Fritz. Je me trouvais bien en possession d’un pot semblable hormis que le mien possédait un couvercle d’étain accroché à l’anse. Fritz recommandait de faire une action par jour qui dépendait du résultat obtenu de l’action précédente. Une surveillance quotidienne était nécessaire à cette préparation. Effectivement certaines étapes me demandèrent plusieurs jours de patience. Une autre difficulté consistait à se procurer les ingrédients. Je visitai apothicaires, herboristes et autres botanistes et finit même par devenir une habituée de ces lieux qui nous font passer d’un siècle à l’autre sans aucune formule magique. Le pot se déformait, grossissait, gonflait, s’étirait, rapetissait, changeait de couleur mais jamais ne débordait. J’avais beau, chaque jour, déverser quantité de mixture, il n’était jamais plein.

 

Les fêtes de Noël approchaient. La grande maison allait se remplir. Comme parfois on se met des échéances, je m’étais imposé de finir la recette pour ce jour-là. J’arrivai seule un soir de pleine lune, la voiture pleine de victuailles. Le gravier crissait sous mes pas. Le vent soufflait dans les arbres qui s’agitaient et me laissaient voir la pleine lune. Je commençais à décharger. Je posais le pot sur la table de la cuisine. Je fis le dernier voyage, les bras chargés, poussai la porte du pied quand j’entendis des voix. Je me retournai effrayée. Les voix venaient du pot. Je lâchai tout et m’approchai. D’une main peureuse je soulevai le couvercle d’étain. Les voix s’envolèrent comme un nuage et remplirent la cuisine. Je me penchai, en filigrane au fond du pot, j’aperçus une femme jeune et une autre moins jeune autour d’un énorme faitout. Il était question de viande, de carotte, de température. La jeune femme riait en agitant sa cuillère en bois. Elle se retourna, se baissa vers le placard, attrapa une casserole et repartit vers la cuisinière. J’avais du mal à savoir si les deux femmes se disputaient ou non. Il me semblait évident qu’elles n’étaient pas d’accord. La jeune femme remuait dans tous les sens et agitait la cuisine entière. Elle attrapa le bocal de farine qui lui glissa entre les mains et s’étala au sol. Un nuage blanc remplit la cuisine et fit disparaître la scénette du fond de mon pot.

Tout redevint calme. Dehors, le vent bruissait dans les arbres et la lune éclairait la cuisine par intermittence. La surface du pot restait figée et opaque. J’ouvris une bouteille de vin. Je bus un verre à la santé de l’oncle Fritz et à mes émotions. Je fermai le couvercle et montai me coucher dans la grande chambre du roi. Des cris me réveillèrent. J’enfilai un pull et descendit à la cuisine. Les voix une fois encore venaient du pot.

Je soulevais le couvercle. Les deux femmes semblaient réellement se disputer.

 

Face à face, leurs visages près de se toucher. Elles vociféraient.

- Si tu plonges la viande dans l’eau bouillante, ce sera de la carne ! dit la première.

- Tu n’es qu’une ignorante, si tu mets la viande dans de l’eau froide ta viande n’aura plus de goût, répondit la deuxième.

- Ma mère me disait viande goûtue repas foutu, l’eau froide diluera les sucs, c’est une question de chimie, de bon sens, reprit la première.

- Tu n’es qu’une ignorante, si tu mets la viande dans de l’eau froide ta viande n’aura plus de goût, répondit la deuxième.

- Ma mère me disait viande goûtue repas foutu, l’eau froide diluera les sucs, c’est une question de chimie, de bon sens, reprit la première.

 

- Je NE te parle pas de chimie MADAME, je TE parle de cuisine, s’étouffa la seconde.

- Ta cuisine n’est rien sans la chimie ! Tu n’as aucune expérience. Je vais te dire comment faire. La femme commentait ses gestes. Je découpe oignons, poireaux, céleri, carottes. J’ajoute la viande en cube et je couvre d’eau FROIDE. J’ajoute le bouquet garni, le clou de girofle. Je fais cuire une heure trente très lentement. La cuisson lente permet une transformation idéale, l’écume retombe ce qui permet de profiter de toutes les saveurs et d’obtenir un bouillon clair et limpide...

 

- Peuh peuh peuh ! ! Rien du tout. Ecoute ! Et joignant le geste à la parole elle commença. Je mets à bouillir deux litres d’eau. J’épluche oignons, poireaux, céleri, carottes; j’ajoute tout cela dans la marmite avec le bouquet garni, je fais bouillir un quart d’heure, je sale poivre PUIS je mets la viande et je la laisse cuire trente minutes. Maintenant les deux femmes étaient assises bras croisés chacune regardant son faitout.

 

La buée peu à peu effaça l’image. Dans la pièce une odeur de blanquette s’était répandue. Je refermai le pot et retournai me coucher. Il faisait soleil quand je me réveillai. Je descendis à la cuisine. Sur le feu, deux grands faitouts mijotaient.

J’attrapai une cuillère et goûtai. Deux blanquettes différentes et pareilles à la fois. Je fis un rapide tour de la maison persuadée que je ne trouverai personne. De retour dans la cuisine je m’aperçus que le pot n’était plus là.

 

Une voiture venait de passer le portail. Les enfants arrivaient.

À peine entré dans la cuisine, Manu se dirigea vers le fourneaux… 

- Tiens tu as fait de la blanquette, drôle d’idée pour Noël. Waouh même que tu en as fais deux ! Grandiose. 

Nous étions à table dans la salle à manger quand Anna dit en regardant la cheminée

-Tiens le pot de l’oncle Fritz a disparu. 

Agnès se tourna vers moi et me demanda :

- La viande dans la blanquette. Tu l’as mise dans l’eau froide ou dans l’eau bouillante ? 

 

Paris, 2013