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Le Gitan

 

Le pêcheur fumait, immobile, son large dos penché sur l’eau verte. Le Gitan, resté à distance, l’observait depuis le taillis.

C’était le premier être humain qu’il rencontrait depuis qu’il avait fui le campement en flammes. Trois jours qu’il remontait la rivière, évitant les habitations, dormant dans les fourrés, comme un animal traqué. C’est long, trois jours, quand on a douze ans. Sa tête n’était plus qu’un grand vide et il du s’adosser à un bouleau tant ses jambes tremblaient.

 

Le pêcheur n’avait toujours rien pris. Son regard se perdait à l’horizon insensible au bouchon qui flottait immobile dans une anse à l’abri du courant. Aucune pensée n’accrochait son esprit. C’est sans doute, se dit-il, ce qu’on appelle «penser à rien».

Des craquements lui parvinrent. D’une pichenette il lança sa cigarette dans la rivière et se retourna. Il reconnut immédiatement le jeune gitan.

- Alors, tu t’en es sorti?

-De quoi parlez-vous?

-Du campement, des flammes. J’y étais. Je t’ai vu t’enfuir en courant.

-C’est vous qui avez fait ça? Pourquoi vous voulez me faire du mal?

Le pêcheur n’avait pas voulu mettre le feu. Il s’était laisser entrainer par les autres, mais n’avait rien fait pour empêcher l’incendie des deux caravanes.

- On n’aime pas les étrangers par ici, dit-il lentement détachant presque chaque syllabe mais sans animosité. C’est comme ça.

- Mais moi, qu’est-ce que je vous ai fait, cracha le gitan en se frappant la poitrine, moi?

Maigre, sale, tremblotant, le jeune gitan ne représentait aucun danger.

- C’est comme ça. On ne veut pas de vous ici.

Il ne trouvait rien d’autre à dire, lui qui dans ce petit village loin des frontières et des bords de mer n’avait vu un homme de couleur que lorsqu’il avait eu treize ans.

- On ne veut de nous nulle part, s’engaillardit le gitan. Je suis Français, je suis né en France comme vous.

- Ça ne compte pas. Tu n’es pas comme nous. Tu es... Il hésitait, buttait sur le mot. Non, tu ne peux pas être français. C’est comme ça qu’on voit le choses ici.

- Ça ne vous suffit pas de nous cracher au visage dans la rue, de ne pas vouloir de moi à l’école, de ne pas avoir de travail pour mes parents, d’être contrôler plusieurs fois par jour par les gendarmes. Et maintenant vous brûlez nos maisons.

On voyait la haine illuminer les yeux sombres du gitan. Il jeta, rageur, la brindille qu’il tordait dans tous les sens depuis qu’il parlait au pêcheur.

- Et puis tu ne devrais pas rester dans le coin. S’ils te trouvent, tu risques de passer un sale quart d’heure. Mais attends, intima le pêcheur en allant fouiller dans sa musette d’où il sortit un sandwich et des pommes. Tiens, prends. Tu as l’air affamé en déposant le tout sur une souche.

Puis il repartit s’asseoir sur son pliant, prit sa ligne et donna un tour de moulinet qui fit un instant disparaître le bouchon.

 

Paris 2015