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La Sieule 

 

L’homme s’appelait Antoine Chapelier, plus connu sous le nom de Tony la Cravate. Ce surnom de truand venait de ses années de jeunesse. Il jouait alors dans une équipe de rugby d’un petit village des Landes. Tony était un spécialiste de cette figure de jeu qui consistait non à plaquer à la régulière, mais bloquer la course en entourant le coup de son adversaire avec son propre coude. Les arbitres l’avaient exclus tellement de fois, qu’à la fin plus personne ne l’inscrivait sur une feuille de match. Du rugby il ne lui restait que ce mauvais sobriquet.

 

La veille, il avait été arrêté en plein braquage. Tout le monde avait défouraillé. Un policier était resté sur le carreau. Le complice de Tony avait pris la fuite. Depuis 20 heures, plusieurs inspecteurs s’étaient relayés pour lui faire avouer le nom de son complice. En vain. Le commissaire Dalandier avait interrompu ses vacances. Depuis deux heures Chapelier était assis dans son bureau. Il était entré fanfaronnant marchant en avançant une épaule puis l’autre. «Je n’ai rien à dire. Je ne dirai rien». Dalandier connaissait ses phrases mais en général le visiteur n’en énonçait qu’une seule bien que les deux marquaient déjà la culpabilité. Le commissaire avait seulement prononcé sa phrase rituelle que tout le commissariat reprenait en chœur. «Entrez. Asseyez-vous, désolé de ne pas vous recevoir dans un palace.»

 

Puis plus rien. Cela pouvait durer des heures pendant lesquelles Dalandier fouillait ses dossiers, parfois sortait, téléphonait, griffonnait une note, en signait une autre. C’était la trempette. Laisser le prévenu dans son jus. Attendre. La chaise était inconfortable. Dalandier lui-même en avait raccourci l’un des pieds. Quelques millimètres, mais cela suffisait à faire un effet de bascule.

 

Le téléphone sonna. Dalandier écouta, raccrocha sans un mot puis de l’interphone appela le brigadier de garde et lui dit seulement «À la Sieule». Le brigadier entra et fit sortir Tony.

 

Le commissariat était un ancien immeuble d’habitation de quatre étages reconvertit entièrement en hôtel de police. Au fur et à mesure des années et des règlementations, le rez-de-chaussée avait été aménagé en accueil avec portique, salle d’attente, lieu de rendez-vous pour les femmes battues. Le commissaire avait lui-même insisté pour qu’on installe un coin enfant. Au premier le bureau des inspecteurs et quelques cellules. Au deuxième le bureau du commissaire avec deux portes pour éviter que témoins et prévenus ne se croisent. Au dernier, les services administratifs de la voirie.

 

Deux policiers encadraient Tony. Ils descendirent un puis deux étages, se retrouvèrent au rez-de-chaussée, puis encore un étage. Au bout de l’escalier une grande porte en fer ajourée d’une série de barreaux. Il fallait y mettre les deux mains pour la faire basculer. L’odeur alors vous envahissait. Fermement encadré par les deux policiers, Tony ne pouvait qu’avancer. Il jeta un regard aux deux hommes qui, suivant la consigne, ne prononçaient pas une parole. L’espace était constitué d’un couloir de chaque côté duquel se trouvait quatre cellules. Au fond, le commissaire avait fait placer une autre porte avec un violent éclairage de sorte qu’on pouvait penser que l’on vous emmenait de l’autre côté. L’une des cellules étaient ouvertes. D’un coup d’épaule Tony fut projeté à l’intérieur. L’un des deux policiers tira la porte, l’autre glissa le verrou. Ils sortirent, refermèrent la lourde porte en donnant un tour de clé, puis l’un deux bascula l’interrupteur. Ce n’est qu’au rez-de-chaussée qu’ils reprirent leur respiration. La consigne de ne pas parler c’était aussi pour ne pas respirer.

 

Tony essaya de se repérer dans la pénombre. Déjà ses yeux s’habituaient, distinguaient ici un banc, là une couchette. Comme les deux policiers, Tony avait retenu sa respiration. Sa bouche gonflée comme une outre, le sang qui battaient les tempes, il savait qu’il ne pourrait se retenir que quelques secondes de plus. L’odeur. Un mélange d’alcool, de pisse, de vomi, presque solide comme du fromage râpé pourri, âcre comme les vêtements de quelqu’un qui est resté trop longtemps dans sa sueur, vinaigré comme les torchons qu’on oubli de laver et qui conserve tout ce qu’ils ont essuyé.

 

Respirer par le nez, la sentir s’engouffrer et souiller la fausse nasale, se déverser dans les poumons, la laisser s’incruster à l’intérieur de soi ou respirer par la bouche, la laisser glisser le long du palais puis l’avaler et la laisser macérer au fond de son estomac. Tony expira au dernier moment et se laissa tomber sur la couchette en posant ses mains sur le rebord. Vivement il les retira. C’était poisseux. Laissant ses mains suspendues il chercha avec quoi les essuyer. Rien. Il choisir le coin le plus bas du pantalon, côté couture. Lui le caïd se serait mis à pleurer. C’était ça la Sieule. Un endroit perdu entre le purgatoire et l’enfer.

La Sieule. Le commissaire avait retenu ce nom un jour de juillet en descendant en vacances dans le nord de la Catalogne. Peu après Moulins, dans les contre-fort du massif central, coulait un affluent de l’Allier. La Sieule. Le mot sonnait juste. Mais lui avait laissé son esprit tourner autour du mot. Il entendait sale, salissure, soûlerie, quelque chose de solide qui vous enveloppe de matières glaireuses. C’est sur cette route que Dalandier avait fait le plan de la cave. L’idée des cellules, de la porte en trompe-l’œil, de la lumière au bout du faux couloir. Du cérémonial aussi.

Durant le braquage dans lequel un policier était mort, on avait perdu la trace d’un véhicule immatriculé dans les Hautes-Pyrénées, ce coin de France qui colle au Pays-Basque espagnol. Dalandier était un policier honnête. Honnête mais retors. Pas une gifle, pas une insulte, il avait insisté pour qu’on vouvoie les plus de 15 ans. Mais il connaissait dans les moindres détails le code de procédure pénal. Aussi avait-il insisté pour qualifier le braquage d’opération terroriste de l’ETA faisant ainsi passer la garde-à-vue de 24 à 72 heures et sans possibilité pour un avocat de venir avant la 48è. Il lui en restait une vingtaine pour faire avouer Tony. La Sieule servait à ça.

 

Dalandier téléphona à son ami Chou. Chou était un chinois installé dans la ville depuis une trentaine d’années. IL tenait un magasin de vente de plantes aux multiples vertus. Mais Chou avait une autre spécialité, une passion qu’il partageait avant Dalandier. Au fur et à mesure de leurs rencontres, le commissaire avait imaginé tirer parti de leur secret. Il lui avait parlé de la Sieule et Chou avait aussitôt quelques aménagements qu’il ne serait pas politiquement correct d’avoir imaginé par un chinois. Dalandier lui, avait vu, tous les bénéfices qu’il pouvait tirer de des connaissances de son ami.

 

Une heure plus tard, Chou arriva au commissariat. Un petit sac pendant à son épaule. Le gardien de service le conduisit dans le bureau du commissaire pour une cérémonie du thé. Chou ne venait jamais sans une nouvelle variété, un mélange inédit, des saveurs inconnues. Cela durait des heures pendant lesquels la consigne était de ne pas déranger. Puis Chou repartait. Dalandier resta encore à rédiger des rapports et signer quelques papiers. Puis, s’emparant du sac laissé par Chou, il descendit à la Sieule. Aucun bruit ne venait de l’endroit où il avait laissé Tony quelques heures plutôt.

 

Le commissaire souleva la petite trappe qui barrait la lourde porte, y déposa le sac et tira sur la ficelle qui en permit l’ouverture. Il referma la trappe et remonta au rez-de-chaussée où il put enfin reprendre sa respiration. Il était déjà vingt-heures. Largement temps de rentrer chez lui.

Dans le silence absolu qui régnait dans la Sieule, Tony entendit comme un froissement. Pas vraiment une présence humaine, il aurait entendu la porte s’ouvrir, des bruits de pas. On lui aurait parler. La Sieule était une cave. La première image qui lui venait était au mieux une souris, au pire un rat. Tony dans des cavales avait déjà vécu dans des endroits abandonnés des hommes et ces animaux, sans lui être familiers, ne lui avaient jamais répugnés. On disait bien qu’il y a avait dix rats pour chaque parisien.

 

Tony se retourna sur la couchette où il finit par s’endormir. Il se réveilla en sursaut. Il se leva, se mit debout sur sa couche. Il secoua sa jambe. Il entendit que quelque chose était tombé au sol. Ce n’était plus un froissement, mais un sifflement très perceptible. Ce n’était pas une souris ou un rat, mais bien un serpent dont il sentait la présence. L’obscurité était totale. Impossible de savoir où se trouvait le reptile. L’odeur qui imprégnait sa cellule, et maintenant ses vêtements et sa peau était celle d’un vivarium. Une odeur fauve et âcre. Des sifflements venaient des quatre coins de la pièce. Il entendait les anneaux se contracter puis se détendre provoquant un bruit de râpe sur le sol. Cela venait de toute part. Il tenta de descendre de sa couche mais son pied glissa sur un des reptiles, provoquant sa chute. La dernière chose qu’il entendit fut un râle plus qu’un cri, comme un raclement de gorge. Tony sombra, inconscient.

 

Combien de temps dura sa étourdissement, Tony ne le saura jamais. Il était assis face à Dalandier. Il puait d’une odeur qui s’était incrustée dans sa peau. Il était menotté à la table. D’atroces démangeaisons le faisaient se dandiner sur sa chaise. Mais impossible de faire le moindre geste. Dalandier lui demanda à nouveau qui était son complice, mais sans attendre sa réponse, il sortit de la pièce. Derrière lui, un immense aquarium grouillait de serpents. Il aurait la réponse à son retour dans le bureau.

 

Paris, 2012