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Juliette 

 

- C’est beau.

- ...

- C’est beau, tu ne trouves pas?

-...

 

Il l’avait rencontrée quelques heures plutôt dans la rue des bars. Ses amis lui avait pourtant dit de ne pas mettre cette robe rouge et noir qu’un zip fermait par devant de haut en bas. Passablement éméchée, elle tenait d’une main le fond d’un mojito dans un verre en plastique, de l’autre les miettes d’un joint qu’elle s’était appropriée pour elle seule.

Grande, mince, la peau blanche comme souvent chez les rousses, ses bras traçaient de grands cercles autour d’elle. Sa voix de soprano hoquetait un lieder de Schubert. Elle ponctuait chaque octave de trop par un guttural «cheisse». C’est elle qui finalement alla à lui. Ses bras continuaient d’amples moulinets quand elle le heurta. Le choc fit virevolter la glissière de la fermeture éclair. C’est sans doute ce bref éclat qui le décida à ouvrir sa robe. Mais à peine avait-il esquissé son geste, qu’elle lâchât son verre et le gifla.

 

- Pardon, mais il faut demander d’abord.

- Je peux?

- Non. Tout à l’heure, peut-être. Et elle ri.

 

Il lui proposa un autre verre. Plus tard il se souvint que ce furent là les dernières paroles qu’elle lui permit de prononcer de la nuit. Elle avait comparé les mojitos de la Habana à ceux du Casino et du Boianit, certifié que Miles Davis ne s’opposait pas à Mozart, assuré que le soleil n’était pas bon pour sa peau, insisté sur le yoga qui lui permettait de survivre dans cette société capitaliste, devisé sur la crème qu’elle se mettait sur les lèvres, résumé le livre d’un psy dont il ne retint pas le nom et qu’elle lisait en anglais car elle était aussi un peu anglaise, décrit ses recettes à base de brocolis et de patates douces, défendu le cinéma de Leos Carax, marqué sa préférence aux Taps plutôt qu’aux bras de gitan, regretté que cette robe plissait si mal quand elle s’asseyait...

 

Ce n’était qu’une interminable phrase ponctuée de «moi je» et de «tu vois» qu’elle assénait en rejetant la tête en arrière, refaisant cent fois son chignon. De quoi n’avait-t-elle pas parlé? Elle passait sans transition d’un sujet à un autre, avait un avis tranché sur tout, citait mille références. Elle préférait Reich à Freud, les pommes de terre en croûte d’algues aux coques au jus de groseille, Marie-Claire à Elle ou peut-être l’inverse, Elisabeth Schwarzkopf à Teresa Berganza, Marlon Brandon à Ryan Gosling, le vinaigre balsamique, les maillots de bain deux pièces...

 

Elle avait allumé une fausse cigarette et lui avait perdu peu à peu tout espoir de faire glisser la fermeture éclair. Sa robe dessinait des seins qu’il imaginait mouchetés de taches de rousseur et son regard restait suspendu à cette interrogation. Elle avait du s’en apercevoir, car au milieu d’une tirade sur le tri sélectif en Allemagne elle se leva et, après un tour complet sur elle-même, lui demanda:

 

- Comment tu me trouves? Pas mal, non!

 

Il n’eut pas le temps de répondre qu’elle enchaînait sur les «meufs», un mot qui revenait souvent et désignait toutes les filles sauf elle.

 

Le jour commença à découvrir les cadavres de cocktail, les rebus de canettes de bières et les tas de mégots qui jonchaient la rue des bars. L’église jaunissait sous le soleil levant. La cloche sonna son premier quart d’heure.

 

- Allons au ponton.

 

Des employés municipaux arrosaient les rues. Les premiers joggeurs traversaient le paséo. Sur la plage de Port Doguer, une vieille dame ramassait des coquillages.

Elle s’assit au bout du ponton, se déchaussât et se lança dans une interminable explication sur les biens faits de l’eau de mer, les omégas 3 et l’homéopathie. Elle avait pris la position du lotus et son regard se perdait sur la découpe sombre du cucurucu.

 

- C’est beau.

- ...

- C’est beau, tu ne trouves pas?

- ...

 

Il s’était levé. Quand elle se retourna il avait déjà disparu dans les rues étroites qui serpentent sous l’église. Le car pour Figéras partait dans une heure. Il serait largement en avance.

 

Cadaqués, juillet 2017